Un Noël à Fosse en 1709

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Un Noël à Fosse en 1709

Message  Loatse le Ven 12 Fév - 11:25



Tapis au fond du vallon, le village veillait. Par chaque fenêtre aux volets disjoints sourdait une lueur rouge jaunâtre manifestation de l’éclairage d’une pauvre bougie de résine.
A l’orée du village, la cheminée de la ferme de la famille Fauché dégageait un léger filet de fumée dont la lune, pleine en cette nuit, projetait l’ombre sur l’épais manteau de neige qui couvrait la campagne. Il faisait moins froid que l’hiver précedent, mais, quand même, il ne faisait pas chaud.

J’étais l’aîné de 4 enfants et j’avais juste 10 ans. Mon père cultivait la terre appartenant aux moines d’Hérivaux et nous n’étions pas riches même si je n’ai pas souvenir d’avoir jamais eu faim. La maison était facile à trouver car c’était la dernière sur le chemin de Bellefontaine. Elle ressemblait à beaucoup d’autres de l’époque.

Elle était constituée d’une armature de bois remplie de torchis, couverte de paille ; une petite fenêtre fermée par un volet de bois plein et une porte close de la même façon étaient les seules ouvertures. L’arrière donnait sur un jardin, où ma mère faisait venir des légumes, et sur un poulailler qui nous fournissait en viande. Le terrain était bordé d’un fossé souvent à sec qui allait se jeter dans l’Ysieux quelque 25 toises plus loin. Qu’est-ce qu’il peut puer en été, ce fossé ! Faut dire qu’il sert de latrines et de tout à l’égout.

Nous n’avions pas de puits et c’est souvent moi qui était chargé d’aller chercher l’eau à la fontaine du village ou ... dans l’Ysieux !

Dans le bourg, face à la fontaine, la maison du curé possèdait un étage. Mais chez nous, il n’y avait qu’une seule pièce. Dans un coin se trouvait la cheminée dans laquelle ma mère cuisinait, et dans l’autre coin le lit de mes parents. Avec mes frères et ma sœur je dormais sur un grabat posé à même le sol, plus ou moins près de la cheminée suivant la saison. Une table, quelques tabourets et une armoire constituaient tout le mobilier.

Le repas, pris à la lueur du feu de bois, venait de se terminer. Un repas simple, voire frugal mais un repas de fête car ma mère avait pu mettre une tranche de lard dans la soupe de fève qui, avec une bonne tranche de pain, constituait notre seul plat.
La table fut vite débarrassée. Mon père mit une grosse bûche dans la cheminée et nous partîmes pour l’église qui nous appelait à grands coups de clochette. Depuis plusieurs années il était question d’installer de vraies cloches. Mais c’était cher, trop cher pour une paroisse de 200 habitants.

Le chemin était rendu glissant par la neige tassée et nous marchions dans les ornières creusées par les chariots ; nous avancions en file indienne afin de se protéger d’une méchante bise qui soufflait de l’est depuis 2 jours. Nous fîmes le signe de croix en passant devant le calvaire qui se trouvait au croisement avec la rue de la Source. Des bruits de rires et des airs de chansons nous parvenaient de la gauche comme s’ils descendaient le chemin venant de la cavée. Il y avait fête au château de Messire Cousinet, notre seigneur. Un homme important, notre seigneur ! Il vivait le plus souvent à la Cour, retenu par sa charge de Secrétaire du Roi. J’espérais sa venue à l’église car il avait coutume de jeter quelques pièces aux enfants, pièces souvent confisquées plus tard par les parents.

Le père prieur Céberet, notre abbé, célébrerait l’office assisté de 2 moines qui, traversant le plateau, étaient venus d’Hérivaux. Nous restions debout. Les bancs, loués par la fabrique, étaient encore trop cher pour nous. Leur prix excessif donnait souvent lieu à d’âpres discussions avec le marguillier. Nous avions bien souvent pensé à nous en plaindre auprès de l’Archidiacre, Monseigneur Ameline, qui venait une fois l’an inspecter la paroisse. Mais personne n’avait eu le courage de l’aborder.
Je n’ai qu’un vague souvenir de la messe car, bien vite, je m’étais assis par terre, et, appuyé contre la jambe de mon père, je m’étais endormi.

Le milieu de la nuit était sans doute passé depuis longtemps quand nous retournâmes à la maison. Le vent s’était calmé et tout au long de la route nous entendions l’Ysieux couler sur notre gauche. De retour à la maison, bien au centre de la table, quelques pommes, une blouse, une cucule et une paire de sabots attendaient, preuve tangible du passage du Père Noël. Le partage avec mes frères et ma sœur ne fut pas chose aisée et mon père dut faire preuve d’autorité pour nous mettre d’accord. Le feu, attisé par mon père, répandait dans la pièce une douce chaleur pendant que ma mère découpait la brioche qu’elle avait cuit le matin. Bien que nous ne soyons que 6 ma mère partageât le gâteau en 7 parts égales.

Il était quasiment certain que demain un pauvre hère, plus malheureux que nous, viendrait frapper à la porte ; il aurait ainsi sa part de plaisir. Cela arrivait souvent qu’un mendiant vienne quémander quelque nourriture. Nous n’étions pas riches, loin s’en faut, mais il y avait toujours une bolée de soupe, un verre de vin ou un peu de pain et d’ail à donner. Je dis toujours, mais pourtant une fois, ma mère avait dû refuser, il n’y avait rien ! C’était il y a longtemps, je n’étais pas encore né, et pourtant ma mère en est toujours mortifiée.
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Re: Un Noël à Fosse en 1709

Message  Non2 le Ven 12 Fév - 14:24

Un texte superbe dans la simplicité des mots ; j'ai été amené à sentir l'odeur de la bougie mèlée à celle des bûches et des pommes, à écouter le martèlement des sabots sur la terre battue, presqu'à vivre ce petit épisode des temps oubliés.

Quelle étrange sensation que de s'apercevoir que le capuchon de mon polaire aurait pu s'appeler cucule ...

Où est-tu allé pêcher ce texte ? Cool
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Re: Un Noël à Fosse en 1709

Message  Loatse le Sam 13 Fév - 1:41

en cherchant comment vivaient les francais avec des deniers comme monnaie donc peu de temps avant la révolution :D .. leur mode de vie... et je suis tombée sur ce texte en PDF par hasard... (auquel on a accès en cliquant dans la petite fenetre blanche de droite) dans ce site très intéressant.. (j'ai lu aussi le contenu)

..http://cghfm.org/cghfm/spip.php?article53

il m'a ému, et puis surtout, il peut nous aider à relativiser.. les cadeaux de noel (seulement pour les enfants, ce qui me semble juste), l'histoire des bancs à louer me rappele également les bancs des premiers rangs des églises de mon enfance avec les plaques en cuivre pour les familles aisées, un mode de vie frugal.. mais des familles soudées..
.. oui, un texte superbe ou l'on sent la fumée de la buche qui se consume dans l'âtre et la neige craquer sous les sabots...
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Re: Un Noël à Fosse en 1709

Message  Non2 le Sam 13 Fév - 4:08

Un marque-page de plus, un !

Pour tout t'avouer, j'ai relu le texte trois fois avant de répondre, de peur d'abîmer le texte avec un langage trop actuel. Et des souvenirs, .... , l'accordéoniste de mon enfance qui passait toutes les semaines, plus souvent en hiver, la vieille dame qui habitait au fond de la ruelle dans une maison au sol en terre battue, avec son poêle crapaud pour se chauffer, et qui ne voulait pour rien au monde un appartement tout confort, ...
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Re: Un Noël à Fosse en 1709

Message  Loatse le Sam 13 Fév - 7:42

Il en passait des gens à cette époque là dans les rues.. pas de joueurs d'accordéon itinérants sauf dans les brasseries et sur les grands boulevards (à paris) de temps à autres mais des orgues de barbarie au son si particulier et dont un homme, souvent avec un petit singe sur l'épaule, actionnait la manivelle.

Le charbonnier de bon matin livrait ses boulets de coke par gros sacs pour "nourrir le Godin " (c'est quoi un poele crapaud ?), le rémouleur, le rempailleur, le montreur d'ours, le chiffonnier parcouraient la capitale... Tous ces petits métiers qui rapportaient trois francs six sous, comme celui du marchand de lacets, cela a laissé un vide..

les boutiques des mercières avec leurs tiroirs de bois ou elles serraient rubans et galons..

les quincailliers, (on disait aussi marchand de couleurs), les charrettes des marchands de primeurs qui s'installaient sur les boulevards, et puis l'hiver les marchands de marrons chaud.. sunny

Que du bonheur pour des yeux d'enfant..
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Re: Un Noël à Fosse en 1709

Message  Non2 le Sam 13 Fév - 11:45

Ce sont des poêles à charbon sur pied comme ceux-ci :



Ils avaient la réputation de très bien chauffer, et étaient souvent prévus pour de multiples usages (chauffage, cuisinière, fours, emplacements pour les fers, ...).

C'est vrai qu'ils étaient sympas, les petits métiers, mais quelle misère derrière ... Et les accordéonistes, joueurs d'orgue ou de violon itinérants, on les revoit dans nos rues : c'est la pauvreté qui crée ces métiers.
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Re: Un Noël à Fosse en 1709

Message  Loatse le Sam 13 Fév - 12:07

Rhoo jamais vu ces poeles là.. On chauffait au petit godin..



A propos de petits métiers, me demande si l'on peut chanter dans les rues sans se faire embarquer au poste ??? Suspect
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Re: Un Noël à Fosse en 1709

Message  Non2 le Sam 13 Fév - 12:46

Godin était une des marques les plus réputées, tant pour sa qualité de fabrication que pour son projet social de familistère.

Ils existent encore. Mais la poèlerie a déménagé et n'a plus grand'chose à voir avec
l'ancienne usine de Laeken.
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Re: Un Noël à Fosse en 1709

Message  Loatse le Dim 14 Fév - 1:13

L'Association coopérative du travail et du capital ... ce me fait penser aux scoop, un nouveau statut chez nous ou les ouvriers d'une entreprise rachètent celle-ci...

Il y a eu beaucoup de changement ce siècle ci ! Dans l'est ou j'ai résidé une dizaine d'années, il existait encore les petites maisons avec jardinet mises à disposition des familles ouvrières ( peugeot-Alstom) puis elle furent rasées et les ouvriers-locataires priés d'aller voir ailleurs lorsque les terrains furent vendus à des promoteurs qui constuisirent d'horribles tours d'une dizaine d'étages à la place... Sad
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Re: Un Noël à Fosse en 1709

Message  Non2 le Dim 14 Fév - 5:50

La participation à l'entreprise a d'abord été un progrès social, dans ce sens qu'il rendait possible une meilleure vie aux travailleurs, et qu'il rendait espoir même à ceux qui ne croyaient pas au socialisme.

Par la suite il est devenu un système d'embourgeoisement des travailleurs les plus aisés. Les patrons l'ont considéré comme un danger dès qu'ils se sont aperçus qu'il rendait possible le rachat d'une entreprise par le personnel en autogestion (Lipp, ...).

Maintenant, ce n'est plus qu'un attrape-nigauds qu'on fait valoir alors que les ouvriers ne peuvent pas toucher aux actions auxquelles ils ont droit avant plusieurs années, lorsque celles-ci ne valent plus grand'chose alors qu'elles ont été taxées sur la valeur pleine. Une sorte de sursalaire virtuel, en, quelque sorte.
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