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Message  Non2 le Mer 4 Avr - 1:51

Le régime colombien augmente son offensive militaire contre les FARC avec le soutien nord-américain
Les oiseaux de la guerre
Loic RAMIREZ, le 4 avril 2012



« Avec leur long et fin fuselage bombé à l’avant pour accueillir une antenne satellite, leurs ailes étroites et leurs dérives arrière inclinées, ces appareils ressemblent à d’inquiétants insectes » rapportent les journalistes Laurent Checola et Edouard Pflimlin [1]. Devenus la terreur des insurgés afghans et de la population pakistanaise, les drones disputeront-ils le ciel andin au Condor ? Encouragée par de récentes offensives victorieuses contre la guérilla des Farc, Bogota s’est empressée de demander un soutien plus prononcé à son vieil allié de Washington. Selon le propre chef des Forces Armées des Etats Unis, le général Martin Dempsey, les fonctionnaires colombiens ont demandé « plus d’hélicoptères, des avions espions, des drones et une collaboration dans le renseignement comme faisant partie de la nouvelle stratégie du gouvernement » [2]. Face à un renouvellement des attaques de la guérilla depuis 2010 qui, selon l’observatoire Nuevo Arco Iris, tentait de retrouver une présence dans le centre du pays (dans la province du Cundinamarca), les Forces Armées ont récemment opérer un changement tactique sous la forme d’une campagne militaire du nom d’Espada de Honor (épée d’honneur). Celle-ci vise à frapper les bases arrières stratégiques de la guérilla dans diverses régions afin de l’affaiblir et « qu’elle en vienne à vouloir négocier avec le gouvernement » explique Jairo Delgado, analyste du conflit [3].



Le 14 mars 2012, l’opération Faraón tue 33 guérilleros dans la région de l’Arauca (nord du pays, frontalière au Vénézuela), et le 26 mars, l’opération Armagedón laisse à son tour 36 cadavres d’insurgés derrière elle, dans le Meta (centre du pays). Ce sont là des bombardements ciblés qui ont été entrecoupés par une embuscade des Farc dans l’Aurauca, le 17 mars, dans laquelle furent abattus 11 soldats de l’armée nationale. C’est donc l’ensemble du Bloc Oriental qui est touché pour la guérilla, l’obligeant sans doute à reculer dans le sud de la province du Meta selon Ariel Avila (membre de la corporation Nuevo Arco Iris) [4]. De quoi donner raison à Juan Carlos Pinzón, ministre de la défense, qui célèbre là « un autre succès résultant de la nouvelle stratégie des Forces Armées » [5].

Avide de nouveaux succès militaires Bogota tient à ce que ces démonstrations de force apportent des résultats concrets afin que le grand frère nord-américain lui laisse profiter de sa technologie. Le général Depsey a été clair, en ce qui concerne les drones « je veux, avant de changer mes priorités, voir si les Colombiens peuvent me convaincre qu’ils peuvent atteindre les objectifs qu’ils se sont fixés et que ces éléments peuvent réellement accélérer les choses » [6]. Outre cet échange matériel, le général a parlé d’échange de « capital intellectuel » [7]. Selon ce que rapporte les médias, notamment le site internet de Radio Caracol, le « Pentagone va envoyer en Colombie des chefs de brigades ayant obtenu de l’expérience en Irak et en Afghanistan » afin de collaborer dans la guerre contre les Farc [8]. Seul pays latino-américain a avoir participé auprès des Etats Unis dans leur guerre de Corée en 1950, la Colombie a toujours été un allié particulier de l’Oncle Sam dans sa mise sous tutelle de l’arrière-cour sud-américaine. Elle a été l’un des premier pays à bénéficier de la doctrine de sécurité nationale, impulsée par Washington, afin de neutraliser la progression des communistes dans la région durant la seconde moitié du XXème siècle. L’importation des méthodes contre-insurrectionnelles (d’inspiration française) [9] par les instructeurs US n’est pas un fait nouveau sur le continent. La traque de Che Guevara par les forces armées boliviennes formées par les rangers nord-américains revenant du Vietnam en est un des exemples les plus connus.

Le président Juan Manuel Santos est pourtant revenu sur les déclarations du général Dempsey : selon le premier mandataire colombien c’est, à l’inverse, l’armée colombienne qui a invité ses homologues nord-américains à venir s’entraîner ici [10]. Quoi qu’il en soit, il est clair que les deux nations ont décidé de renforcer leur collaboration en vue d’une intensification des attaques contre la guérilla. Toujours selon Dempsey, les colombiens « veulent accélérer leur attaques contre les Farc » avec pour objectif de réduire « de moitié » leur force militaire pour 2014 [11]. En ce qui concerne les “drones”, il semble que des sources militaires américaines aient indiqué que cela pourrait s’avérer compliquer car « le Congrès s’est opposé à partager une technologie si sensible avec d’autres pays » [12]. Le général Dempsey aurait ajouté qu’une demande déjà très élevée de ces appareils concerne des régions comme le Moyen Orient, l’Afrique mais aussi la péninsule coréenne ! [13]

Ce regain d’agressivité de la part de Bogota survient alors que la guérilla procède à la libération unilatérale des 10 derniers prisonniers de guerre qu’elle détenait. Elle a également fait savoir publiquement, dans un communiqué du 26 février, qu’elle renonçait aux enlèvements comme pratique de lutte et de financement. Pour Carlos Medina Gallego, chercheur universitaire sur le conflit armé, ces différentes décisions de la part de la guérilla sont les plus importantes depuis 10 ans. Il y voit là un moyen de « générer un rapprochement et d’esquisser des chemins pour sortir le pays de la guerre » [14]. Pour sa part, le gouvernement de Santos se félicite des coups portés aux Farc et de leur « lente agonie » [15].

Malgré les récents affrontements entre les deux parties, la guérilla n’est pas revenu sur sa promesse de libération de ses prisonniers, alors que le régime ne fait lui aucun geste en faveur des insurgés embastillés dans ses prisons ou aux Etats Unis. Sans doute en grande difficulté et incapables pour l’instant d’imposer un rapport de force en faveur de leurs revendications, les Farc ne sont pas pour autant défaites. Ces gestes en faveur d’une résolution pacifiée du conflit sont sans doute plus un signe d’une fatigue de la guerre qu’une preuve d’un affaiblissement du groupe armé (même si celui-ci est indéniable). Pour Bogota, au contraire, l’heure est à l’anéantissement par le feu d’une opposition armée qui serait aux abois. Si le régime continue de fermer toute voie à la discussion nous serons bientôt fixer sur les aptitudes des Farc à continuer la guerre.

Loïc Ramirez

[1] Article “Drone, la mort qui vient du ciel”, pages 92-93 du Manière de Voir le Monde Diplomatique, numéro 110, “Imprenable Afghanistan”.
[2] http://www.eltiempo.com/mundo/estados-unidos/ARTICULO-WEB-NEW_NOTA_INTERIOR-11465561.html
[3] http://www.elcolombiano.com/BancoConocimiento/O/otros_36_guerrilleros_caen__en_la_espada_de_honor/otros_36_guerrilleros_caen__en_la_espada_de_honor.asp?CodSeccion=211
[4] http://www.arcoiris.com.co/2012/03/el-bombardeo-que-le-frustro-los-planes-a-mauricio-el-medico/
[5] http://noticias.terra.com.co/nacional/es-un-gran-golpe-contra-las-farc-ministro-de-defensa,5230b8dff8156310VgnVCM3000009af154d0RCRD.html
[6] http://www.eltiempo.com/mundo/estados-unidos/ARTICULO-WEB-NEW_NOTA_INTERIOR-11465561.html
[7] http://www.caracol.com.co/noticias/internacional/eeuu-enviara-a-colombia-mandos-militares-con-experiencia-en-irak-y-afganistan/20120329/nota/1662085.aspx
[8] ibid
[9] Lire “Escadrons de la mort, l’école française” de Marie-Monique Robin, éditions La Découverte, 2008
[10] http://www.abc.es/agencias/noticia.asp?noticia=1136512
[11] http://www.defense.gov/news/newsarticle.aspx?id=67747
[12] http://www.eltiempo.com/justicia/colombia-quiere-aviones-no-tripulados-en-lucha-contra-las-farc_11470463-4
[13] Ibid
[14] http://www.camega.org/inicio/index.php?option=com_content&view=article&id=562:a-diez-anos-del-caguan-la-era-timochenko-de-las-farc-ep&catid=40:articuloscarlos&Itemid=72
[15] http://www.latarde.com/judicial/99-notas-judiciales/51070-las-farc-estan-en-una-lenta-agonia-pinzon.html
http://www.legrandsoir.info/les-oiseaux-de-la-guerre.html

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Message  Non2 le Jeu 5 Avr - 21:30

Pourquoi ce pays semble-t-il figé dans la guerre civile ?

La lutte des classes en Colombie
4 avril 2012

C’est une question qui revient souvent sur la Colombie : pourquoi ce pays semble-t-il figé dans une guerre civile qui dure depuis plusieurs décennies ? Pourquoi un mouvement populaire et démocratique n’est-il pas parvenu à infléchir le cours de l’histoire politique comme dans tant d’autres pays d’Amérique latine, que ce soit de manière durable ou pas, par les armes ou par les urnes… En Colombie, la situation semble bloquée. Pour comprendre ce blocage, il est important d’avoir un bon aperçu de la configuration des rapports de classes dans ce pays. C’est ce que nous vous proposons ici, en préambule à notre dossier consacré à la Colombie.

En 2010, pour un total de 46 millions d’habitants, la Colombie compte 18,5 millions d’ouvriers et de travailleurs. Ils sont répartis comme suit dans les différents secteurs : 9 millions de travailleurs dans le tertiaire (services, banques, commerces), 4,5 millions dans le secteur industriel-manufacturier et 5 millions dans le secteur primaire (agriculture, pêche, bétail, exploitation minière).

Il est important de tenir compte du fait qu’en Colombie, 57% de ces ouvriers et travailleurs, soit 10 millions de personnes, travaillent dans des conditions précaires et de sous-emploi. A ceux-là s’ajoutent les 4 millions de chômeurs.

Bien qu’ils représentent la majorité de la population - face à 800.000 personnes issues de la grande bourgeoisie et des propriétaires fonciers - la classe ouvrière, les travailleurs et le peuple en général, ont souffert d’un processus de désarticulation. Leurs organisations et leurs luttes n’ont pas pu freiner les impacts du néolibéralisme. Elles n’ont pas pu construire un projet national révolutionnaire qui soit capable, dans des conditions objectives et subjectives, d’arriver au pouvoir.

Par exemple, sur les 8 millions de travailleurs du secteur formel, seuls 810.000 sont syndiqués. Ca s’explique notamment par la précarisation du travail et d’autres facteurs liés aux contrats qui tendent à réduire les coûts de la main d’œuvre. De plus, les assassinats systématiques, la répression exercée pendant le processus de fascisation, la législation du travail et la terreur ont produit une diminution des conventions collectives. Actuellement, parmi les ouvriers, seuls 124.000 sont syndiqués. Ca représente moins de 2% de la classe ouvrière. On doit encore ajouter à ce sombre constat la criminalisation des syndicats, la législation anti-grève et l’anti-syndicalisme présent dans la société colombienne.

Dans ces conditions, de nouvelles tendances réformistes et social-démocrates ont émergé au sein du mouvement ouvrier et syndical. Elles considèrent que le mouvement doit soutenir le régime de Santos car sa présidence est vue comme un « repos démocratique », après huit années de fascisme sous Alvaro Uribe. Ce courant se caractérise par le clientélisme et l’anti-démocratie syndicale en utilisant des postes dans l’appareil syndical comme des privilèges personnels et en limitant la lutte des ouvriers et des travailleurs au terrain strictement corporatif. De fait, ce nouveau courant empêche les masses d’entrevoir un projet politique et sociétal alternatif au modèle néolibéral.

Pour le reste du peuple colombien, les conditions sociales sont également précaires. Selon l’indice GINI des inégalités qui frôle les 0.6, la société colombienne est l’une des sociétés les plus excluantes. 20 millions de Colombiens vivent dans la pauvreté et 8 dans l’indigence. Les femmes et les jeunes sont les plus touchés.

Les femmes subissent différentes formes de violence et d’exclusion : violences sexuelles et assassinats de la part de l’armée, la police et les paramilitaires ; déplacements forcés ; chômage, emplois précaires…

Pour leur part, les jeunes qui représentent près de 25% de la population, soit 12 millions de personnes, subissent chômage, stigmatisation, difficulté d’accès aux études moyennes et supérieures…

Autres victimes : les paysans et les indigènes qui affrontent non seulement les propriétaires fonciers et l’Etat, mais aussi les monopoles impérialistes qui accaparent l’usufruit en s’appropriant des terres pour développer des mégaprojets agro-industriels miniers et énergétiques.

Cette situation a entraîné ces dernières années un accroissement des organisations de lutte regroupant femmes et jeunes contre les implications du modèle néolibéral et le processus de fascisation. Des luttes contre la violence de genre, la faim, pour l’emploi et l’éducation.

Après trois décennies de fascisation et de désarticulation, de nouvelles formes d’organisations politiques et sociales ont vu le jour pour construire un nouveau projet national révolutionnaire. Par exemple, le Congrès des Peuples et le Cabildo Patriotico por la Independencia, qui entre juillet et octobre 2010 ont convoqué des milliers de Colombiens, ont installé des formes d’organisation et d’articulation originales au niveau national et régional confluant avec d’autres secteurs dans la Coordination des Organisations et Mouvements Sociaux de Colombie.

Ce sont des expressions populaires caractérisées par une diversité de pensées et de positions. Elles cherchent à ouvrir des scénarios de participation sociale dans un processus complexe, elles cherchent à surmonter le sectarisme et l’hégémonisme. Pour finalement ouvrir des possibilités de constituer un front unique capable de faire face à l’impérialisme, de faire reculer le fascisme et de faire avancer la démocratie populaire et le socialisme.

Ces mouvements doivent cependant affronter le danger de cooptation du gouvernement de Santos. Il faut au contraire, face à ce gouvernement, adopter une attitude ferme de défense des intérêts du peuple.

La lutte des classes pendant ces 30 dernières années en Colombie

Pendant les trois dernières décennies, la société et la lutte des classes en Colombie ont été marquées par la contradiction existant entre d’une part l'impérialisme, principalement nord-américain, et les classes dominantes, et d’autre part la nation et le peuple colombien. Dans ce contexte, les forces réactionnaires ont développé un processus de fascisation de l'État et de la société en imposant dans de vastes secteurs de la population, outre des structures politiques antidémocratiques, une idéologie fasciste. Ce processus de fascisation a atteint son sommet sous la présidence de Álvaro Uribe Vélez (2002 - 2010). Pendant ces trois dernières décennies, et principalement sous les gouvernements d’Uribe, le pays a traversé une grave crise humanitaire, résultat du déplacement de 4 millions de paysans vers les villes, créant une base immense de semi-prolétaires.
Parallèlement à la fascisation, un modèle économique néolibéral a été imposé. Il a approfondi le néo-colonialisme et sapé profondément la souveraineté nationale en cédant des grandes richesses et des forces de production aux méga-monopoles impérialistes et à une poignée de groupes monopolistiques créoles principalement centrés sur des activités financières spéculatives et des activités minières et énergétiques.
De son côté, le peuple a connu pendant ces trente années un repli politique, suite à la guerre et à la répression. Ce repli a été marqué par un affaiblissement des organisations populaires et des projets politiques révolutionnaires : certains ont capitulé devant le fascisme ou se sont tournés vers des politiques réformistes et sociale-démocrates.
À partir de 2010, le président Juan Manuel Santos, légitime représentant de la grande bourgeoisie pro-impérialiste, a proposé un gouvernement néolibéral d'unité nationale qui poursuit sur la voie ouverte par le fascisme et les transformations économiques, politiques et culturelles opérées par celui-ci. Un contexte international de crise économique a exigé de la grande bourgeoisie qu'elle change de stratégie et mette Juan Manuel Santos à la place de Álvaro Uribe Vélez pour résoudre les contradictions parmi les classes dominantes engendrées par ce dernier, en favorisant l'approfondissement du modèle économique néolibéral, la négociation de nouvelles conditions de domination néocoloniale avec le gouvernement démocrate des États-Unis, la recherche de nouvelles alliances internationales, en surmontant le relatif isolement politico-diplomatique de l'ère Uribe. C’est pourquoi les forces réactionnaires ont besoin de ré-institutionnaliser et de légaliser le “désordre” généré par Uribe. Pour de vastes secteurs de la grande bourgeoisie, Uribe n'est plus nécessaire puisqu'il s'est déjà acquitté de son triple rôle : contre-insurrection pour frapper le secteur révolutionnaire, principalement armé ; investissement impérialiste ; et cohésion sociale. Les objectifs évoluent maintenant avec Santos : prospérité démocratique, c'est-à-dire, une plus forte croissance économique à partir du secteur minier et énergétique ; maintien de l'orientation vers la défaite de l'insurrection ; et mise en œuvre de la cooptation des dirigeants et des mouvements populaires. Le tout, sans démonter les éléments de fascisation hérités des 30 dernières années.

La tâche du mouvement ouvrier, des travailleurs et du peuple colombien en général est de consolider les espaces d’articulation et d’unité pour lutter contre le fascisme et l’impérialisme au profit de la démocratie populaire.


15 seminario Internacional texte PC-ml Colombie
Avec l’aimable participation de Nolasco Présiga correspondant du journal Voz Colombie et de l’Agence Bolivarienne de Presse en Belgique, Mayu Ruiz et l’équipe d’Intal Amérique latine.
http://www.michelcollon.info/La-lutte-des-classes-en-Colombie.html

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Re: Colombie ...

Message  Non2 le Mer 2 Mai - 10:27

Les FARC cachées sous le lit
Loic RAMIREZ, le 1er mai 2012

Face à l’irruption d’un nouveau mouvement politique de gauche dans le pays la classe dirigeante colombienne agite l’épouvantail de la guérilla

Des dizaines de milliers de personnes ont envahi la Plaza Bolivar de Bogota le lundi 23 avril 2012, inaugurant ainsi le tout récemment créé mouvement Marcha Patriótica (Marche patriotique). Pas encore une option électorale, bien qu’il aspire à l’être prochainement, le mouvement est une union des différentes forces progressistes et de gauche du pays visant à résoudre les conflits social et armé en Colombie. Rapidement le fantôme de l’Union Patriotique est revenu en mémoire de tous comme l’a souligné l’ancien guérillero et ex secrétaire à la mairie de Bogota Antonio Navarro Wolf, dans une interview donnée à El Espectador : « Cette histoire de Marche Patriotique et d’Union Patriotique me semble la même chose » [1].

Rappelons que l’UP (Unión Patrtiótica) a été une coalition politique de gauche née en 1985 suite aux accords de paix entre le président Belisario Betancurt et les FARC. Celle-ci visait à être un moyen de réintégrer les guérilleros à la vie politique civile et légale à travers le nouveau mouvement politique dont le principal composant était le Parti Communiste Colombien. Un espoir de résolution pacifique du conflit qui a rapidement tourné au cauchemar dès lors où il a été clair que l’organisation politique est devenue la cible des paramilitaires et des forces armées de l’état. L’ensemble des membres de l’UP, du simple militant aux candidats aux présidentielles, ont été victime d’harcèlements, de menaces, d’assassinats et de disparitions, obligeant ainsi les guérilleros à reprendre le chemin des armes et ceux, qui ne l’étaient pas, à les suivre. Les FARC va rompre la trêve en 1987 sous les assauts des forces militaires et l’Union Patriotique subira sa saignée jusqu’au milieu des années 90, puis la traque de ses survivants jusqu’aux années 2000, estimant aujourd’hui le nombre de ses tués à plus de 3.000 militants [2].

L’enthousiasme qu’avait suscité au sein de la gauche l’UP semble avoir été ressuscité ces jours-ci avec la Marche Patriotique. « Ici il y a de la place pour toutes les organisations, tous les courants, mouvements et partis politiques qui désirent faire partie de ce processus de construction et de transformation » a déclaré l’avocate et ex-sénatrice Piedad Cordoba, l’une des principale porte-parole du mouvement [3]. Cette dernière s’est affrontée verbalement à des journalistes lors d’une interview durant laquelle on lui demandait si cette marche était financée par les FARC : « Si la marche était infiltrée ou financée par les FARC ayez l’absolue certitude que nous ne serions pas ici » a-t-elle répondu [4]. Argumentant qu’il s’agissait là d’informations provenant des sphères militaires, les journalistes ont ainsi défendu leurs questions : « Ce que je vous demande c’est ce que disent les organismes de sécurité : l’armée, la police, pas moi » [5].

A la différence de l’UP à son époque, la Marche Patriotique n’est pas issue de la propre guérilla et ne découle pas d’accords de paix. D’aucuns estiment que c’est la présence officielle des FARC au sein du mouvement politique de 1985 qui a légitimé d’une certaine façon la brutale réaction des forces de l’ordre. Steven Dudley, journaliste nord-américain, qui a travaillé sur le « génocide politique » de l’UP élabore la thèse selon laquelle le refus des communistes orthodoxes d’abandonner la “combinaison de toutes les formes de luttes” aurait facilité l’agression paramilitaire à l’encontre de la gauche légale. Le floue existant entre guérilleros et membres de l’UP ayant servi de prétexte à l’oligarchie pour éliminer l’ensemble de l’organisation politique [6].Il était pourtant su de tous que l’UP était une initiative même de la guérilla et de son théoricien Jacobo Arenas. Le floue ne pouvant exister dans la mesure où de nombreux dirigeants et militants de l’UP était clairement d’anciens guérilleros souhaitant (ré)intégrer la vie politique légale. A l’inverse, c’est l’obstinante intolérance de l’oligarchie colombienne à l’égard d’une opposition légale de gauche qui a poussé tant de femmes et d’hommes à prendre le fusil et « a irse para el monte » (à partir dans le maquis).

Utilisant, comme à son habitude, les FARC comme épouvantail, le pouvoir colombien s’est empressé de faire planer le doute autour des participants de cette Marche Patriotique. « Nous enrichirons notre démocratie avec plus de voix et plus d’espaces pour toutes les expressions politiques, mais ce que nous ne pouvons pas permettre ce sont les ambiguïtés : ou l’on est dans la légalité, ou l’on est dans l’illégalité. Il n’y a pas de juste milieu » a prévenu le président Juan Manuel Santos [7]. L’analyste politique Alfredo Rangel, dont les propos ont été repris dans Elpais.com.co, estime pour sa part « que nous sommes en train d’assister à une réédition de l’Union Patriotique (...) c’est une volonté de l’extrême gauche de se présenter comme un mouvement social pour camoufler ses relations avec ces groupes de guérilla. A la lumière des informations disponibles des organismes d’intelligence de l’Etat, ce mouvement serait le bras politique des FARC. Le PC3 [8] serait en train de sortir de l’ombre pour se montrer comme un mouvement politique légal en gestation » [9]. Selon lui, les dirigeants de la Marche Patriotique doivent condamner publiquement la lutte armée et la guérilla des FARC afin d’éviter toute confusion [10]. Condamnation il y a eu de la part de la Marche patriotique dans un communiqué, mais sur les propos tenus à son égard s’estimant « préoccupée par l’ambiguïté dans le discours présidentiel sur le caractère de notre mouvement, car celle-ci peut être un stimulant pour les secteurs militaristes et de l’extrême droite de notre pays pour justifier des actions contre le peuple en marche » [11]. Elle a de plus rappelé, dans ce communiqué, son engagement profond à trouver une solution politique et pacifiée au conflit armé.

Comme un frisson macabre, la disparition de deux dirigeants de la Marche Patriotique est venu hanter à nouveau la gauche colombienne. Herman Henry Diaz, leader communautaire du Putumayo, chargé de coordonner le transport de 200 délégations pour la marche de Bogota a disparu le 18 avril, quelques jours avant l’événement [12]. Martha Cecilia Guevara Oyola, dirigeante communautaire de San Vicante del Caguan, a disparu, elle, le 20 avril alors qu’elle s’apprêtait à se rendre à la capitale [13]. « Cette histoire de Marche Patriotique et d’Union Patriotique me semble la même chose » disait l’autre...

Loïc Ramirez

[1] http://www.elespectador.com/articulo-340773-marcha-patriotica-y-union-patriotica-suenan-mismo-antonio-navarr
[2] http://manuelcepeda.atarraya.org/spip.php?article13
[3] http://carloslozanoguillen.blogspot.fr/2012/04/inicia-un-nuevo-capitulo-en-la-historia.html
[4] http://www.elespectador.com/noticias/nacional/articulo-340828-piedad-cordoba-niega-marcha-patriotica-estuviera-financiada-farc
[5] Ibid
[6] Lire Armas y Urnas, historia de un genocidio político, Steven Dudley, Planeta, 2008
[7] http://www.rcnradio.com/noticias/editor/santos-advierte-que-no-permitira-influencia-151254
[8] Partido comunista colombiano clandestino (Parti communiste colombien clandestin)
[9] http://www.elpais.com.co/elpais/colombia/noticias/marcha-patriotica-brazo-politico-farc
[10] Ibid
[11] http://carloslozanoguillen.blogspot.fr/2012/04/marcha-patriotica-rechaza-senalamientos.html
[12] http://www.eltiempo.com/justicia/presunta-desaparicion-de-lider-de-marcha-patriotica_11663682-4
[13] http://www.pacocol.org/index.php?option=com_content&task=view&id=12677
http://www.legrandsoir.info/les-farc-cachees-sous-le-lit.html

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Re: Colombie ...

Message  Non2 le Dim 20 Mai - 12:17

Colombie
L’arme médiatique
Loic RAMIREZ, le 17 mai 2012

Suite à la capture au combat du journaliste français Roméo Langlois, les FARC posent la question du rôle des médias dans le conflit colombien

Il aura fallut presque 8 jours d’attente pour qu’enfin le secrétariat des Forces armées révolutionnaires de Colombie-armée du peuple (FARC-EP) annonce publiquement détenir le journaliste français Roméo Langlois. Publié par l’agence d’information Anncol (Agencia nacional nueva Colombia, Agence nationale nouvelle Colombie) sur leur site le 6 mai 2012, le communiqué confirme que M.Langlois est entre les mains d’unités du XV Front de la guérilla [1]. Celui-ci est fait prisonnier le 30 avril 2012 dans la province du Caqueta, dans le Sud du pays, lors d’un accrochage entre l’unité militaire qu’il accompagnait et les forces rebelles. Selon la plupart des témoignages, il semble avoir été blessé durant l’affrontement et s’est alors lui-même rendu aux insurgés [2]. Journaliste à France 24, Roméo Langlois a déjà réalisé des reportages sur le conflit colombien et est connu de la guérilla paysanne [3].

Extrait du communiqué :

« La détention en qualité de prisonnier de guerre du journaliste français Roméo Langlois par des unités du XV Front des FARC-EP met en lumière les choses suivantes :

1.Les journalistes que les forces armées colombiennes emmènent avec elles en opérations militaires ne respectent pas l’objectif impartial d’informer sur la réalité, sinon celui de manipuler celle-ci pour qu’elle serve le projet de guerre contre le peuple colombien.

2.Il est bon de se demander quelle aurait été la réaction des autorités colombiennes si un journaliste qui, avec une saine volonté d’informer, aurait accompagné des unités de guérilla et était ensuite capturé par l’armée régulière lors d’un combat. (…)

  • Roméo Langlois portait une tenue militaire de l’armée régulière en plein combat. Nous pensons que le minimum que l’on peut attendre pour la récupération de sa totale mobilité est l’ouverture d’un débat national et international sur la liberté d’informer » [4].
  • Dès la publication du communiqué la condamnation est unanime. « Les prisonniers ne sont, ne peuvent être et ne seront jamais des prisonniers de guerre » a déclaré le président Juan Manuel Santos [5]. Le ministre de la défense, Juan Carlos Pinzon, a pour sa part affirmé que les FARC « tentent de créer un exercice médiatique au lieu de libérer rapidement ce journaliste » [6].

La guérilla a en effet étonné le pays en exigeant que s’ouvre un débat autour de la liberté d’expression et sur le rôle des médias dans le conflit. « Une offense » selon le vice-président colombien Angelino Garzon, pour qui il ne peut y avoir de débat avec les “violeurs des droits humains” [7]. « Nous ne pouvons accepter qu’il soit (R.Langlois) prisonnier de guerre, car la seule arme qu’il avait était sa caméra, outil universel des journalistes » a-t-il poursuivi [8]. C’est là justement que se situe le débat. Pour celle que l’on considère la plus vieille guérilla du continent, la caméra est un acteur déterminant du conflit, comme l’indique le communiqué : « La conception contre-insurrectionnelle de l’état colombien vise à impliquer dans la guerre, en sa faveur, tout le monde, y compris la presse. Qu’une caméra puisse jouer le rôle d’une arme est corroboré par la manipulation médiatique quotidienne dans notre pays » [9]. Si comme le disait Mao l’insurgé « doit être au sein du peuple comme un poisson dans l’eau » il est de l’intérêt du gouvernement “d’assécher” totalement le milieu dans lequel se développe l’insurrection. En découle une guerre de l’information visant à nier toute essence politique de l’adversaire, résumant les FARC à n’être plus qu’une bande de “narco-terroristes” et ce surfant sur les années post 11 septembre 2001. David Galula, stratège français, l’a écrit dans son manuel de la contre-insurrection : « la victoire n’est pas la destruction des forces insurgées et de leur appareil politique dans une région donnée (...) La victoire est cela, plus la rupture définitive des liens entre l’insurgé et la population » [10].

Les mots prennent alors toute leur importance. Bien que la guérilla déclare en février 2012 renoncer aux enlèvements à des fins économiques, la capture du journaliste en plein combat est assimilé à une trahison vis à vis de cet engagement. Le dirigeant guérillero Ivan Marquez a personnellement répondu, dans une lettre, à la journaliste Maria Jimena sur ce point : « Timoleon Jimenez, notre commandant, a consulté tous les blocs et la vérité est qu’aucun ne détient des personnes avec cette intention (...) Vous dites ne pas nous croire lorsque nous annonçons la fin des rétentions économiques, de plus vous nous exigez encore et encore des gestes en direction de la paix, et pas un seul au gouvernement. Peut être s’est évaporé de votre mémoire le fait que nous ayons libéré unilatéralement 500 prisonniers de guerre capturés au combat, ne recevant de l’état aucune réciprocité » [11]. Devant la déferlante de critiques de la part de la communauté médiatique sur la libération de Langlois contre l’ouverture d’un débat, peu sont ceux qui y ont apporté un point de vue divergent. Le journaliste Jorge Enrique Botero est de cela. Dans une interview à Radio Nederland il s’est déclaré favorable au questionnement du traitement médiatique de la guerre, « durant cinq décennies les FARC ont été totalement vilipendées, déformées et manipulées au niveau médiatique, et maintenant elles considèrent qu’il est temps de mettre les choses sur la table » [12].

Comme un pied de nez à l’affaire, un journaliste colombien, Luis Ernesto Almario, exilé en Australie (c’est déjà un argument de débat) s’est prononcé pour un échange entre Roméo Langlois et le journaliste Joaquin Pérez Becerra, arrêté par Caracas en avril 2011 [13]et exigé par Bogota pour de supposés liens avec la guérilla. Proposition immédiatement refusé par le Ministre de la Défense.

Au niveau international ce débat aurait pourtant lieu d’être. Les Etats Unis, si prompts à défendre la “liberté” face aux “dictatures”, se sont payé le luxe d’interdire le journaliste franco-colombien Hernando Calvo Ospina de survol de son territoire. Une proscription qui a empêché celui-ci, par deux fois, de prendre l’avion, et ce récemment : le 6 mai 2012, un vol à destination de Cuba [14]. La France, si ce n’est lorsque l’un de ses ressortissant est retenu prisonnier (comme Ingrid Betancourt à l’époque, Roméo Langlois aujourd’hui) ne traite quasiment jamais de l’actualité du pays andin. La guérilla n’y est traitée que comme le résultat d’un folklore éternel issu des pays latino-américains, mêlant dans l’imaginaire narcotrafiquants et barbus avec fusil à l’épaule. Combien sont ils à connaître les racines de cette insurrection paysanne de plus de 50 ans ? Combien savent ce qu’il en a coûté à ces femmes et ces hommes en armes d’emprunter les voies démocratiques en 1985 sous le drapeau de l’Union Patriotique ? Combien, lorsque Roméo Langlois rentrera en France, se pencheront sur le sort des syndicalistes et dirigeants de gauche assassinés par les groupes paramilitaires ?

Divulgué par l’agence d’information cubaine Prensa Latina, un communiqué des FARC, datant du 13 mai, annonce la prochaine libération de Roméo Langlois. Il termine par : « Une fois libre, le journaliste Langlois pourra terminer d’accomplir le rôle espéré par le gouvernement de Colombie, ses forces armées et ses grands médias. Du contraire, il pourra rester fidèle à sa conscience et se référer à la vérité ; si tel est le cas, il se peut que ceux qui aujourd’hui exigent sa libération immédiate s’acharnent sur lui jusqu’à le détruire complètement » [15].

Loïc Ramirez

[1] http://anncolprov.blogspot.fr/2012/05/el-secretariado-de-las-farc-ep-ahora.html
[2] http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20120504.OBS4747/colombie-qu-est-il-arrive-a-romeo-langlois.html
[3] Voir son reportage : http://www.youtube.com/watch?v=J6A8uLhCvXo
[4] http://kaosenlared.net/america-latina/item/17396-el-secretariado-de-las-farc-ep-confirma-que-la-guerrilla-tiene-en-su-poder-el-reportero-francés.html
[5] http://www.eltiempo.com/justicia/polemica-por-condicion-que-impuso-farc-para-liberar-a-langlois_11742285-4
[6] http://www.eltiempo.com/justicia/farc-condiciona-la-liberacion-de-romeo-langlois-a-debate-sobre-derecho-a-informar_11736381-4
[7] http://www.caracol.com.co/noticias/actualidad/debate-propuesto-por-las-farc-es-un-atropello-a-la-libertad-de-expresion-vicepresidente/20120508/nota/1683977.aspx
[8] Ibid
[9] http://kaosenlared.net/america-latina/item/17396-el-secretariado-de-las-farc-ep-confirma-que-la-guerrilla-tiene-en-su-poder-el-reportero-francés.html
[10] Contre-insurrection, théorie et pratique, Dadivd Galula, Economica, 2008, page 115
[11] http://www.resistencia-colombia.org/index.php?option=com_content&view=article&id=1287:ivan-marquezintegrante-del-secretariado-del-estado-mayor-central-de-las-farc-ep&catid=22&Itemid=37
[12] http://www.pacocol.org/index.php?option=com_content&task=view&id=12848
[13] Voir l’article sur http://www.legrandsoir.info/Les-amis-et-les-ennemis.html
[14] http://www.cubainformacion.tv/index.php/america-latina/43151-prohiben-volar-con-air-europa-a-hernando-calvo-ospina-
[15] http://www.prensa-latina.cu/index.php?option=com_content&task=view&id=506302&Itemid=11
http://www.legrandsoir.info/l-arme-mediatique.html

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Re: Colombie ...

Message  Non2 le Sam 11 Aoû - 8:41

Une étude de cas dans le mensonge orwellien et le délire impérial
Les disparus de Colombie
(Counterpunch)
Dan KOVALIK, le 11 août 2012

La couverture du magazine colombien Semana représente une photo qui devrait en émouvoir plus d’un : la population indigène du Cauca transportant un soldat armé, un de ceux qui, nombreux, avaient envahi leur territoire, loin de leur ville.


L’histoire de la résistance dans le Cauca est tout simplement incroyable, tout comme celle des indigènes qui, simplement armés de bâtons, ont chassé l’armée financée par les Etats-Unis et démonté la caserne que ceux-ci venaient tout juste d’installer. Pourtant, les rédacteurs de Semana n’ont pas été ravis par cette scène, se référant plutôt à celle-ci comme à une « tragédie » et se demandant comment il était possible que les peuples indigènes chassent les militaires qui sont censés les protéger.

Bien sûr, la question répond d’elle-même. Les indigènes ne perçoivent pas les militaires comme leurs protecteurs ; plutôt, ils paraissent pour ce qu’ils sont – des envahisseurs venus prendre leurs terres ancestrales comme ils ont pris celles de centaines de milliers d’autres indigènes qui composent de manière disproportionnée la population de plus de 5 millions de déplacés internes en Colombie — la population de déplacés internes la plus importante de toute la surface de la terre. Et l’Administration d’Obama elle-même, qui assure le financement de la campagne de contre-insurrection de l’armée en Colombie, connaît très bien les sentiments des indigènes à ce sujet.

Ainsi, comme le reconnaît l’ambassade des États-Unis par un câble de l’Ambassade du 26 février 2010 publié par Wikileaks, des tribus indigènes avaient demandé à ce que l’armée colombienne se retire de leurs terres car la présence même de l’armée « apporte le conflit sur le territoire indigène » mettant ainsi leur vie et leur existence en grand danger. Pourtant, dans ce même câble, intitulé « La violence contre les indigènes connaît une tendance à la hausse » l’Ambassade caractérise cette demande pour le retrait militaire des terres indigènes, que l’Ambassade reconnaît comme « sacré pour leur [les indigènes] l’identité culturelle » comme « irréalisable ». Et l’Ambassade des Etats-Unis explique pourquoi cela l’est autant, affirmant que « les investissements en capital dans l’exploitation des secteurs des hydrocarbures » ainsi que les « investissements en caoutchouc [et] l’huile de palme » – c’est-à-dire, les investissements mêmes que la politique militaire des Etats-Unis vise à promouvoir – exigent que cette terre soit maîtrisée par les militaires. Le fait que, comme le câble de l’Ambassade le reconnaît, 34 groupes indigènes soient chassés au point d’extinction, ne change en rien ce plan de jeu. (Bien sûr, étant donné le génocide efficace des Etats-Unis qui ont anéanti leur propre population indigène – beaucoup plus en détail, il convient de noter, que les Espagnols l’ont fait en Amérique latine — cela ne devrait pas être surprenant).

Dans le cas du Cauca, les militaires, éjectés par les indigènes avec une violence minimale (aucun personnel militaire n’a été tué bien que l’armée elle-même ait tué 2 indigènes dans la lutte contre les expulsions), ont récupéré la zone avec une force écrasante de 28.000 soldats. Et le gouvernement colombien, comme il a coutume de le faire, a calomnié le soulèvement indigène, affirmant qu’il était d’une certaine façon inspiré, sinon initié, par la guérilla des FARC — cela en dépit du fait que les indigènes ont également appelé les FARC à quitter leur région. Et il convient de noter que les FARC ont accepté de se retirer des terres, si les militaires et les paramilitaires en faisaient de même.

Ce type de dénigrement – désignant toute opposition politique, même pacifique, comme étant liée à la guérilla — est une tactique de longue date des gouvernements américain et colombien pour justifier leur propre brutalité. Et malheureusement, cette tactique est tout à fait efficace jusqu’à induire en erreur les forces de gauche et progressistes des États-Unis et à les convaincre de s’abstenir de soutenir les luttes qui méritent de l’être.

Un exemple de ce phénomène dont j’ai eu personnellement connaissance implique l’union paysanne en Colombie, connue sous le nom de FENSUAGRO, le deuxième plus grand syndicat en Colombie. FENSUAGRO a une longue et fière histoire de résistance pacifique en Colombie et est l’un des groupes les plus francs qui soutienne un processus de paix négocié avec les guérillas. Et FENSUAGRO a chèrement payé son activisme. Ainsi, 5 des 11 syndicalistes tués cette année en Colombie faisaient partie de FENSUAGRO. Un de ces syndicalistes, Herman Henry Diaz, a disparu, seuls ses vêtements ont été retrouvés sur une route reliant deux bases militaires différentes. FENSUAGRO pense que M. Diaz a été tué par les militaires qui contrôlent la zone dans laquelle il a été enlevé, mais, sans corps, la vérité ne sera probablement jamais connue.

Lors de ma récente visite en Colombie, le président de FENSUAGRO, Eberto Díaz Montes, m’a parlé de la violence contre son syndicat. Il m’a expliqué que FENSUAGRO a perdu 1.500 membres par meurtre — presque exclusivement aux mains de l’armée colombienne et de ses alliés paramilitaires. En ce qui concerne les groupes paramilitaires, Eberto, en accord avec l’ancien procureur colombien Mario Iguaran, attribue leur montée en puissance et leur domination des grandes étendues du territoire colombien à l’appui qu’ils ont reçu de Chiquita Bananas de 1997 à 2004 – un soutien qui a totalisé 1,70 millions $ et comprenait 3.000 fusils d’assaut Kalachnikov. Ces mêmes forces paramilitaires parrainées par Chiquita ont assassiné et déplacé en nombre des membres de FENSUAGRO qui vivaient et travaillaient dans la région de bananeraies que Chiquita a pris par la force à la fin des années 1990.

Le nombre de massacres subis par FENSUAGRO est stupéfiant, comptant pour environ la moitié de tous les syndicalistes tués en Colombie (plus de 2.900 depuis 1986). Et étant donné que la Colombie compte le plus grand nombre de syndicalistes assassinés au monde, il est juste de dire que FENSUAGRO est le syndicat le plus menacé dans le monde.

Eberto a également parlé du phénomène de ces individus, tels que Herman Henry Diaz, que l’on fait disparaître en Colombie. À cet égard, il a mentionné quelque chose dont je n’avais jamais entendu parler avant, mais qui est choquant à croire – que, ainsi que certains prisonniers paramilitaires l’ont admis, les disparus sont souvent éliminés sans laisser de trace dans des fours crématoires identiques à ceux des Nazis. En effet, l’État colombien a été très efficace dans les disparitions. Selon le gouvernement colombien lui-même, ainsi que le rapporte le Latin American Working Group (1), il y a 51.000 disparus enregistrés en Colombie — un chiffre qui fait de la Colombie le leader historique dans cet hémisphère pour les disparitions. Cependant, il y a de sérieuses raisons de penser que ce chiffre, obscurci par une dissimulation active et la destruction des corps, est beaucoup plus élevé. Par exemple, selon la journaliste colombienne Azalea Robles (2), comme cité dans son livre, Cocaïne, escadrons de la mort et guerre contre le terrorisme : impérialisme américain et lutte des classes en Colombie (3), on a fait « disparaître » 250.000 civils colombiens au cours des deux dernières décennies en Colombie.

Eberto regrettait également un fait que je connaissais déjà trop bien – que FENSUAGRO est l’une des organisations sociales les plus stigmatisées en Colombie, constamment accusée par le gouvernement d’avoir des liens avec les FARC. FENSUAGRO est une cible idéale pour ces calomnies, compte tenu de ses racines dans la paysannerie et de ses revendications pour la réforme agraire – des revendications qui sont à l’origine du conflit en Colombie. Historiquement, ces accusations ont eu l’effet voulu de convaincre certains progressistes aux États-Unis de s’abstenir de faire quoi que ce soit pour FENSUAGRO. Et c’est particulièrement triste étant donné combien FENSUAGRO pourrait utiliser cette aide. Pour moi, c’est déchirant. Il y a ici un syndicat légitime et une voix importante pour la paix en Colombie, qui est accusée de faire partie d’un groupe armé. Bien sûr, en Colombie, ceux qui appellent à un dialogue pacifique avec les FARC et à une solution politique au conflit avec eux, sont invariablement accusés d’être des partisans de la lutte armée.

En d’autres termes, paix = guerre et dissidence = terrorisme selon ceux qui gouvernent la Colombie ainsi que son commanditaire U.S.. Et malheureusement, beaucoup à gauche acceptent ce double langage comme vérité, avec des conséquences désastreuses. Heureusement, c’est en train de changer, avec des syndicats comme les Métallurgistes Unis, qui ont signé l’an dernier un accord conjoint sur le travail avec FENSUAGRO, voyant à travers les mensonges et offrant sa solidarité à FENSUAGRO qui en a si désespérément besoin.

L’autre personne de FENSUAGRO que j’ai rencontré est Aidee Ibague, qui dirige le département des droits de l’Homme de FENSUAGRO. J’ai trouvé qu’Aidee a une âme pétillante, heureuse et assez drôle, et m’a gentiment aidé au cours de notre conversation avec mon espagnol insuffisant. Sa personnalité sociable est surprenante compte tenu de son passé tragique. Ainsi, Aidee a perdu son mari qui a été assassiné quand elle était enceinte de son deuxième enfant. Plus tard, sa mère a été tuée sous les yeux de son enfant. Elle a perdu ensuite son frère et sa nièce par la violence politique, et toute sa famille a été déplacée de force de leur ville du Meta. Elle reste sous la menace des paramilitaires de droite alignés avec l’État colombien en raison du fait même qu’elle défend les droits des membres de FENSUAGRO et dénonce la violence de l’État. Comme c’est incroyable alors que cette victime de la violence en Colombie doive se défendre contre les calomnies alors que son organisation est en quelque sorte une partie de cette violence.

C’est pour des gens comme Aidee que nous devons lutter chaque jour pour voir à travers les mensonges des États-Unis et de ses médias complaisants qui ont décidé qu’ils étaient les arbitres de qui sont les militants légitimes et les révolutionnaires qui devraient être soutenus, et qui sont les terroristes qui doivent être méprisés et persécutés.

Daniel KOVALIK

Daniel Kovalik est avocat du travail à Pittsburgh et enseigne également le droit international à la Faculté de Droit de Pittsburgh.

(1) Latin American Working Group : http://www.lawg.org/

(2) Azalea Robles en français : http://www.azalearoblesenfrancais.blogspot.fr/

(3) http://www.amazon.com/exec/obidos/ASIN/1583672516/counterpunchmaga

Notes et traduction de l’anglais : GM

Source : http://www.counterpunch.org/2012/08/02/colombias-disappeared/
http://www.legrandsoir.info/les-disparus-de-colombie-counterpunch.html

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