La parabole du gros bateau

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La parabole du gros bateau

Message  Non2 le Sam 21 Jan - 13:20

Les accidents dans l'histoire sont-ils toujours à la taille du vécu de l'époque ?

Tchernobyl et le Costa Concordia
Philippe ARNAUD le 18 janvier 2012

On a dit, il y a quelques années, que la catastrophe de Tchernobyl était un symbole de l’état de l’URSS à cette époque et qu’elle préfigurait la catastrophe qui attendait le régime à peine 5 ans plus tard (et même trois ans, si l’on fait remonter le naufrage à la chute du Mur de Berlin).

A partir de cette observation, il m’a semblé que le naufrage du Costa Concordia, sur le rivage d’une île toscane, pouvait être vu comme une parabole (ou une métaphore) du naufrage actuel de l’économie capitaliste.

1. A l’instar des entités financières (banques, assurances, fonds de pension, fonds de placement), les moyens de transport et de communication deviennent de plus en plus gigantesques (comme des pyramides de La Grande-Motte sur l’eau). Là où les uns entassent les milliards, d’autres entassent les passagers - ce qui est d’ailleurs également observable pour les avions. Là où la première version de l’avion Caravelle, en 1958 (il y a 54 ans) emmenait 80 passagers, l’Airbus A-380, en 2012, dans sa version charter A-380-800, emmène, lui, 853 passagers et 20 membres d’équipage.

1 bis. Et notons que la logique à l’oeuvre est la même : comme les milliards placés en Bourse ou prêtés aux Etats ou aux particuliers ne servent qu’à engranger d’autres milliards, la course au gigantisme de moyens de transport (avions ou bateaux), par l’économie d’échelle qu’elle permet, ne sert aux croisiéristes ou compagnies aériennes qu’à engranger le maximum d’argent.

2. Dans les deux cas, lorsqu’il arrive une catastrophe, elle est donc à proportion des moyens engagés. Lorsqu’une Caravelle s’écrasait, c’était 80 morts. Lorsqu’un Airbus A-380 s’écrasera (car, hélas, cela arrivera), ce sera près de 900 morts. Lorsqu’une crise financière avait lieu jadis, elle était fonction des sommes engagées, qui, elles-mêmes, dépendaient des instruments financiers. Aujourd’hui, ces instruments financiers ont été démultipliés par les combinaisons mathématiques et les ordinateurs à un niveau où ils n’existaient pas il y a un demi-siècle (par exemple à l’époque de la Caravelle) : les dégâts sont donc à la mesure des sommes engagées.

3. Comme dans l’économie boursière, c’est le "pilotage" de l’instrument, toujours aux limites de l’équilibre ou de la flottaison, qui provoque le naufrage. Dans le cas des placements en Bourse, chacun spécule sur la montée de ses actions, en essayant de grappiller "le" dernier centime (un "dernier petit sou", comme dit Grezillo - remarquablement interprété par Michel Piccoli - dans Le Sucre), avant que la conjoncture ne se retourne. Et c’est précisément cette attente du dernier centime, cette avidité à ne rien laisser perdre, qui provoque la catastrophe – car, comme les spéculateurs sont moutonniers, personne ne veut vendre le premier. Et tout le monde se casse la figure en même temps. De même aux États-Unis, les banques ont prêté à des emprunteurs à chaque fois moins solvables, elles ont titrisé le plus qu’elles ont pu, pour essayer de "fourguer" à d’autres banques ou à d’autres "investisseurs" le maximum de leurs actions et obligations pourries avant que quelqu’un ne siffle la fin du jeu.

3 bis. Dans le cas du Costa Concordia, le capitaine du navire, qui avait l’habitude de naviguer très près des côtes, a voulu naviguer encore plus près, pour montrer ce qu’il savait faire, pour que les passagers "en aient pour leur argent" (donc pour qu’ils fassent de la publicité de bouche-à-oreille et touchent de nouveaux clients, qui rapporteront encore plus d’argent). Mais il n’a pas su distinguer où était la limite du fond...

4. Comme dans la crise financière, ce sont les gros qui se sauvent en premier. Des passagers rescapés témoignent que des hommes ont bousculé femmes et enfants pour embarquer les premiers dans les canots de sauvetage, certains allant même jusqu’à crier : “ I am a V.I.P. ! ” [Very Important Person], pour (tenter de) justifier leur muflerie et leur sauvagerie. De même, dans la crise financière, les mesures de rigueur, réclamées ici et là à cor et à cri, ne toucheront que les passagers des cabines du bas, pas ceux des suites princières.

5. Comme dans le cas de la crise financière, les dégâts sont socialisés (comme les bénéfices antérieurs avaient été, eux, privatisés). Après le naufrage du Costa Concordia, ce sont les services publics italiens (police, carabiniers, pompiers, plongeurs, hôpitaux...) qui sont venus au secours des passagers, les membres d’équipage, s’étant eux, défilés, en particulier le capitaine. [De la même façon que Papandréou, Berlusconi ou Madoff avaient été "débarqués"].

Philippe Arnaud

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Re: La parabole du gros bateau

Message  Non2 le Dim 22 Jan - 3:27

Un autre regard encore ...

Le capitaine du Costa Concordia, un Lord Jim post-moderne
Rosa LLORENS le 22 janvier 2012

On sent bien que le naufrage du Costa Concordia, 100 ans après le Titanic, est plus qu’un fait divers. Philippe Arnaud y voit la métaphore du naufrage de l’économie capitaliste. Mais il y a une autre coïncidence : la réalité semble répéter la fiction, celle du plus célèbre roman de J. Conrad, Lord Jim, paru en 1900 ; mais le caractère des "héros" des deux naufrages est bien différent.

Dans Lord Jim, le Patna, raffiot rouillé transportant 800 pèlerins asiatiques vers La Mecque, heurte une épave, et une voie d’eau se déclare, alors qu’une tempête se prépare. Persuadé qu’il va couler d’un moment à l’autre, le capitaine, sans donner l’alarme, sans essayer d’évacuer les passagers, s’enfuit dans un canot, dans lequel saute aussi, pris de panique, le second, Jim : pour cette seconde de lâcheté, Jim expiera toute sa (courte) vie, jusqu’à ce qu’il trouve l’occasion de se sacrifier pour la tribu dont il est devenu le chef.

Cette histoire est l’occasion, pour le narrateur, Marlow (qui est aussi celui de Au Coeur des ténèbres), de guetter, chez Jim, cette part ténébreuse qui, d’ordinaire, est refoulée par la vie en société, la peur du gendarme et du qu’en dira-t-on , mais qui émerge parfois, à la faveur de circonstances exceptionnelles. En effet, outre la lâcheté, il y a dans le cas de Jim, quelque chose de diabolique : après sa désertion, son seul espoir (plus ou moins inconscient), c’est que tous les pèlerins soient morts, justifiant ainsi sa conduite (il n’y avait vraiment rien à faire) ; et la catastrophe, pour lui, c’est que le naufrage n’a pas eu lieu et que tous les passagers sont sains et saufs, mettant ainsi en évidence la lâcheté et l’incurie des officiers blancs. La conscience de son déshonneur ne cessera plus dès lors de le torturer.

Rien de tel dans l’affaire du Costa Concordia : le capitaine Francesco Schettino n’a rien de ténébreux : ce latin lover enveloppé serait plutôt un bon vivant, hâbleur et dragueur (peut-être n’a-t-il voulu qu’épater une jeune blonde moldave qui l’accompagnait). Et, apparemment, il quitte le navire en sachant très bien que nombre de croisiéristes vont survivre à la catastrophe ; il a même l’air étonné lorsque le garde-côtes lui apprend qu’il y a des morts. Il réussirait même, s’il n’y avait les 11 morts, à transformer l’affaire en gag, lorsqu’il refuse d’obéir au garde-côtes qui lui ordonne de remonter sur son navire (qu’irait-il faire sur cette galère !) : il semble que, tout simplement, ça l’"emmerdait" de revenir à bord, alors qu’il était tellement plus confortable de regarder la scène depuis la terre ferme (Dulce, mari magno...).

Aucune pensée diabolique, donc, chez F. Schettino, mais plutôt une irresponsabilité "juvénile" (chez ce quinquagénaire), celle que propage notre société en prônant un hédonisme ludique et égoïste, avec pour seuls slogans "Eclatez-vous", "parce que je le vaux bien". Comment espérer que les cadres formés dans cette ambiance pensent à sacrifier leur intérêt individuel et leur confort à l’intérêt d’autrui ?

Pourtant, chaque fois que les choses tournent mal, notre société compte sur tel ou tel groupe de citoyens (lors de la grande tempête de 2000, on a fait l’éloge hypocrite du dévouement des agents d’EDF, en pleine politique de privatisation), pour sauver la situation en déployant justement les vertus que la société libérale s’acharne à détruire. Cornélius Castoriadis (cité par J.C. Michéa) remarque que cette société ne peut fonctionner que grâce à la persistance de types humains formés par l’ancienne société fondée sur la morale : instituteurs dévoués à leurs élèves, fonctionnaires croyant à l’éthique du service public, ouvriers guidés par l’amour de la "belle ouvrage"" ...Cette fois encore, ce type d’homme archaïque s’est manifesté : la presse italienne met en avant le comportement civique du garde-côtes Di Falco , indigné par la conduite irresponsable du capitaine adepte du cocooning.

Mais cet hommage du vice (l’égoïsme libéral) à la vertu (sens du devoir et de l’intérêt général) ne débouche sur aucune mise en cause des fondements suicidaires de l’idéologie actuelle. F. Schettino a été reçu chez lui en héros, sans doute dans un élan de stupide chauvinisme sportif, et si, contrairement à Lord Jim, il n’abrite aucunes ténèbres en lui, il ne manifeste pas non plus de mauvaise conscience ni d’aspiration à l’héroïsme : il ne faut pas trop s’attendre à ce qu’il s’engage désormais sur le chemin de l’expiation et de la rédemption.
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Re: La parabole du gros bateau

Message  Loatse le Dim 22 Jan - 12:31

Humpf !

Y'a toujours eu des gros bateaux, le France, le titanic, le queen Mary etc.... Ceux qui sont en construction actuellement sont gigantesques...

Effectivement, cela permet d'embarquer plus de passager, de gagner plus d'argent également mais aussi de permettre aux petits revenus de voir du pays...

C'est ainsi qu'il y a quatre ans de cela, une bonne partie des membres de l'association pour laquelle je travaillais (des petits retraités pour la plupart) ont pu, certains pour la première fois de leur vie partir visiter la grèce, la sicile, la turquie même en brèves étapes mais s'en mettre plein les yeux pour pas cher... quand on voit des smicards mettre de coté sou après sou, se priver de bien des choses une année durant pour se payer un peu de bon temps.... je ne vois pas ou est le mal... qu'une société puisse offrir cela non plus...

Si le capitaine lui s'est fait la malle c'est vite oublier que parmi les membres du personnel certains ont risqué leur vie pour sauver les passagers... donc là aussi le laius sur notre société égoiste, chacun pour soi etc... ca ne colle pas... d'ailleurs lors du naufrage du titanic on a retrouvé les mêmes scènes dans lesquelles des hommes confondaient leur fortune, leur notoriété et leur valeur intrinsèque... (c'est à dire la même que tout le monde)...

Je croyais que le capitaine avait prit le risque de se rapprocher des cotes pour faire plaisir au second ???? La compagnie costa n'avait rien à prouver, son affaire marchait bien, et elle avait bonne réputation...

c'est tragique, mais il s'agit d'une erreur humaine... un homme, un seul qui a cru qu'il maitrisait son bateau et les éléments sans doute.. Sad





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